Flamme Modèle

C'est à l'âge de seize ans que j'ai reçu le premier message concernant une carrière possible de mannequin. Un "scout" qui repère les jeunes visages prometteurs dans le domaine de la mode et du mannequinat me contacte par Facebook en me disant que l'agence Céline est intéressée par mon profil. Et ma face elle t'intéresse aussi non ? Pile ce qu'il faut pour m'éloigner. 

J'ai toujours été rebelle, mais à l'âge de seize ans mon niveau de désinvolture était d'une vivacité déconcertante. Je lui ai envoyé un message en lui disant que je n'étais pas intéressé. Deux raisons majeures à ça : la première c'est que je me suis dit que c'était une arnaque et que j'allais me faire exploiter. La deuxième c'est que j'avais passé mon enfance à ce qu'on se foute de ma gueule physiquement par rapport à mes dents du bonheur et mes oreilles de lutin, maintenant on voulait me payer pour que je pose ? J'avais du mal à l'accepter. 

J'avais affûté mon humour et travaillé intérieurement pendant dix ans pour qu'on m'appelle et me propose de faire de la thune grâce à ma façade ? J'étais orgueilleux. Et mon orgueil était au mauvais endroit mais je n'avais pas le discernement pour le capter. Ma méfiance était justifiée et saine je pense, mais la fermeture était violente et démesurée. Chaque contrat, chaque proposition d'agence, qui augmentait chaque année à mesure que je développais mon corps et que le temps dessinait mes traits, je les balayais d'un regard et les déclinais avec dédain. "Je ne fais pas partie de ce monde-là". Être payé pour poser devant un appareil photo me dégoutait. Je trouvais ça lâche et inutile. Lâche parce-que facile. Inutile parce-que vain. Je voulais faire bouger les choses dans le monde, casser des gueules, bousculer les lignes, détruire le système de merde, changer les opinions à la con, réveiller les morts qui se croient vivants. J'avais un gros programme, de grandes ambitions. Pas le temps pour minauder devant des objectifs qui ne sont pas les miens.  

Aujourd'hui je me prends au jeu et je m'amuse en faisant des photos. Je profite de ces occasions pour bouger les lignes de tout ce qui se prend au sérieux. Et la réalité, c'est que la plupart du temps, ces lignes sont en moi. Quand j'arrive sur un plateau, j'aime ramener à la réalité des choses concrètes de ce qui se passe. Je fais le taf de manière professionnelle, avec sérieux, sans me prendre au sérieux. Depuis que j'ai découvert que je peux être moi en n'importe quelle circonstance et que les blocages internes n'étaient que des peurs liées à ce que je croyais qu'on attendait de moi : mon regard a changé vis-à-vis de nombreux domaines. Y compris le mannequinat. Je n'y accorde pas plus de temps qu'il n'en faut, je ne m'en occupe pas à dire vrai. Mais lorsque le travail vient à ma porte, je l'accueille et le réalise dans la joie. Je pense que c'est mon attitude de jugement qui se déconstruit tout au long de ma vie. Il y a des choses que je jugeais dignes et d'autres non. Des domaines nobles et d'autres pas. Ce n'est que mon attitude à leur égard qui n'était pas digne ou noble. Le jugement que je portais trahissait mon propre manque d'ouverture, ma peur de me salir. Donc par extension, mon manque de confiance dans ce que je ressentais être noble en moi. En y allant je me teste. Est-ce que je reste humble ? Est-ce que je garde mon humour ? Ouai. Ok c'est bon ça marche. Est-ce que je deviens pédant ? Non. Ok, ça marche. Est-ce que je me laisse marcher sur les pieds par les producteurs ou les clients ? Non. Ok on continue. Est-ce que je m'entends bien avec les équipes techniques et je suis toujours respectueux et attentif à leur travail ? Ouai, de fou. Ok c'est bon. Et quand c'est pas le cas, je reçois l'information nécessaire pour rectifier. Mon petit rebelle orgueilleux vient vite du fond de mon coeur me chuchoter ce qui déborde, là où je me fais baiser, là où je me rabaisse, là où je me prends pour un roi. Mon garde-fou veille.

Le véritable défi pour moi c'est d'accepter l'argent quand il vient à moi. Je suis pas forcément d'accord avec tout ce que raconte Hegel, ni Bourdieu d'ailleurs mais je dois reconnaître que mon héritage social a laissé une marque délicate à faire partir. 

Ce qui est ancré avec c'est la protection des classes sociales qui vendent leur force de travail, j'ai toujours des facilités à lier avec les personnes qui produisent la richesse, j'ai très souvent surpris ceux qui la détiennent en ouvrant ma gueule grand et en parlant d'égal à égal. Ce qui m'a valu de nombreuses péripéties tout au long de ma scolarité puis dans le monde du travail. Une sorte de porte parole autoproclamé qui casse les couilles des dirigeants en redonnant du pouvoir à ceux qui possèdent les moyens de production, ça serait un bon synopsis pour un film résumant tous les établissement dans lesquels j'ai bossé, en tant que vendeur, stagiaire, modèle, pédagogue, parfois même client.. ami, et même amant, bon les puristes dirons qu'un être humain n'est pas un établissement mais je me permettrai de nuancer le propos. 

Chacun est maître de sa citadelle jusqu'au jour où il décide de la vendre à quelqu'un. Parfois je suis là à des moments de vie de certaines personnes pour le leur rappeler. 
J'aime bien le mot humilité. 
Je sais que quand j'étais petit on me faisait chier avec ça : "sois humble", "sois modeste". 

Cette injonction à la con fait partie de ce qui a malmené le début de ma vie d'adulte. Par peur de prendre ma place, par crainte de "trop" en faire, je me suis réduit. Il y a un an en allant dans la mousse des mots, dans leur terreau le plus intime j'ai découvert la racine de l'humilité. Et cette dernière n'est autre que l'humus. Humus ayant donné par la suite le terme "humain" par la même occasion. 

L'humilité c'est de se rappeler de quel terreau on est fait. Si vous êtes quelqu'un de fort, l'humilité sera d'être fort. Faire semblant d'être faible lorsqu'on est fort ce n'est pas de l'humilité, c'est un mensonge ou au mieux, de la fausse modestie qui n'est rien d'autre qu'un travestissement. Soyez humbles. Assumez-vous. 

C'est ça le message que je voudrai transpirer de tous mes pores pour le monde entier et que j'essaie de rayonner avec les gens qui se rabaissent et qui se font rabaisser par ceux qui se croient fort car il leur donne du pouvoir : rappelez-vous qui vous êtes, de quel humus vous vous chauffez. 

  

Photos réalisées par 
Charlotte Debeausse : @charlotte_debeausse
François Lavaud Mariale
Leila Macaire : @leilamac